La technologie au service de la nature : comment les parcs d’Espagne utilisent l’IA pour protéger les rapaces, les chauves-souris et les zones humides de montagne
De la surveillance des aigles de Bonelli et des chauves-souris en Catalogne au suivi des fragiles zones humides de haute montagne en Sierra Nevada, la technologie révèle comment l’activité humaine affecte les écosystèmes.
Dans les falaises escarpées du parc naturel de Sant Llorenç del Munt i l’Obac, en Catalogne, un couple d’aigles de Bonelli survole un mosaïque de forêts et de rochers. Pendant des années, les conservationnistes ont eu des difficultés à suivre cette espèce — l’un des rapaces les plus menacés d’Europe — et à protéger ses zones de nidification des visiteurs qui affluent dans le parc. Aujourd’hui, le destin de ces aigles est suivi en temps réel, non seulement par les gardes, mais aussi par un réseau de caméras et de traceurs GPS qui enregistrent silencieusement chaque battement d’ailes et chaque visiteur qui s’approche trop près.
Ceci est Tech4Nature, un partenariat mondial entre l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) et le programme TECH4ALL de Huawei. En Espagne, le projet est devenu un terrain d’essai pour montrer comment l’intelligence artificielle, les capteurs et les outils numériques peuvent aider les parcs à gérer la double pression de la perte de biodiversité et du tourisme en plein essor.
La première phase, lancée en 2021, était modeste en échelle mais ambitieuse en portée. Le système de suivi de Sant Llorenç a fourni un flux constant de données sur le comportement des aigles et les perturbations humaines, offrant aux gestionnaires une vision plus précise que n’importe quel carnet de terrain. « Cela nous a montré que la technologie pouvait être un allié, et non une distraction, pour protéger la faune », a déclaré Arnau Teixedor, responsable de programme au Centre de coopération pour la Méditerranée de l’UICN et coordinateur du projet pilote.
Aujourd’hui, dans la Phase II (2023–2026), l’expérience s’élargit en collaboration avec le Centre de science et de technologie forestière de Catalogne (CTFC). Sant Llorenç intensifie son suivi numérique de deux activités de plein air très populaires dont les impacts sur la faune restent mal connus : la spéléologie dans des grottes où prospèrent des colonies de chauves-souris, et l’escalade sur des falaises où nichent des oiseaux. De nouveaux capteurs de lumière détectent la lueur des lampes frontales dans les grottes, tandis que des enregistreurs à ultrasons captent les chuchotements des colonies de chauves-souris, révélant si les visiteurs perturbent leurs refuges. Des pièges photographiques sont dirigés vers les sites d’escalade afin de mesurer si les ascensions les plus audacieuses de la saison interfèrent avec les activités quotidiennes des rapaces.
Nouveau projet pilote
Plus au sud, dans le parc national de la Sierra Nevada, un défi très différent se pose : les fragiles zones humides d’altitude connues sous le nom de Borreguiles, où les foules se rassemblent dans des écosystèmes délicats. Ici, des pièges photographiques et des enregistreurs acoustiques sont associés à une intelligence artificielle capable de faire la différence entre randonneurs et faune, de suivre les schémas de déplacement et de détecter les campements illégaux. L’objectif n’est pas la surveillance en soi, mais de cartographier l’empreinte humaine avec une précision sans précédent, et de comprendre comment le bruit nocturne ou la congestion des sentiers peuvent affecter les populations d’oiseaux et les habitats alpins.
La technologie peut sembler intrusive, mais l’expérience montre le contraire : un moyen de garder les espaces sauvages à l’état sauvage. En révélant quand et où les perturbations sont les plus fortes, les systèmes aident les gestionnaires à orienter le tourisme de manière plus intelligente : en redirigeant les visiteurs, en restreignant l’accès à des moments critiques ou simplement en expliquant aux grimpeurs et aux spéléologues pourquoi un rapace ou une colonie de chauves-souris a besoin de tranquillité. Pour garantir que cela soit fait de manière responsable, l’UICN Med mène également une étude sur les implications juridiques et éthiques de l’utilisation de la technologie pour surveiller la faune et les visiteurs dans les aires protégées, en veillant à ce que le projet respecte les meilleures pratiques et protège à la fois la vie privée et la biodiversité. En fin de compte, cette gestion éclairée contribue à préserver la biodiversité et à assurer le plaisir des visiteurs à long terme.
Le rôle de l’Espagne en tant que site phare de Tech4Nature s’inscrit aussi dans une perspective mondiale. Les résultats alimenteront la Norme Liste verte de l’UICN, un point de référence pour les aires protégées bien gérées dans le monde entier. Les enseignements tirés des aigles de Sant Llorenç et des zones humides de montagne de la Sierra Nevada pourraient aller bien au-delà de l’Espagne, offrant à d’autres parcs un modèle pour associer innovation numérique et gestion écologique.
Pour l’instant, les caméras continuent de fonctionner, les capteurs continuent d’écouter et les algorithmes continuent d’apprendre. Là-haut, sur une crête catalane, l’aigle de Bonelli plane toujours, et grâce à un réseau discret de technologie, ses chances de survie se sont peut-être améliorées.
* Cet article a été rédigé pour mettre en valeur les actions menées par l’UICN Med et ses partenaires en Méditerranée, dans le cadre du Congrès mondial de la nature de l’UICN, en soulignant comment l’expérience de la région peut contribuer aux débats et aux solutions mondiaux en matière de conservation.
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